Nathanaël G.Herreshoff

Nathanaël G. Herreshoff, le plus grand des architectes navals

Pour commencer cette nouvelle série consacrée aux plus beaux sillages de la navigation à voile, un titre un peu provocateur. Mais pas faux : à la fin du XIXe siècle, l’Américain Nathanaël Herreshoff a inventé le dériveur, le quillard et le catamaran modernes. Et gagné six fois la Coupe de l’America – record à battre. Portrait du Sorcier de Bristol, diplômé d’Harvard et du MIT qui sculptait ses monstres de 40 mètres dans un morceau de bois.

 

Le 25 août 1903, Reliance franchit en vainqueur la ligne d’arrivée de la Coupe de l’America. Remarquez l’impressionnante disproportion entre les fourmis qui s’activent sur le pont et le gréement qui les surplombe : 1 501 mètres carrés de toile sur un unique mât de 67 mètres ! (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir).Photo @ Library Of Congress

Ici photographié sans ses lorgnons, le portrait d’un architecte visionnaire : Nathanaël G. Herreshoff a gagné six fois la Coupe de l’America, mais a aussi inventé le dériveur, le quillard et le catamaran modernes.Photo © Wikipedia

Intérieur nuit. Dans un vaste atelier faiblement éclairé, un homme seul, debout devant un solide établi, travaille en silence. Dans ses mains, un madrier qu’il taille à l’aide de gouges et

de ciseaux à bois. Un sculpteur ? Les copeaux tombent sur le sol de ciment. L’homme – haute stature, barbe et lorgnons – porte régulièrement devant ses yeux plissés la forme qui s’ébauche. Une des faces du gros morceau de bois est restée plane. Les autres ont pris des courbes harmonieuses et complexes.

L’artiste pose un instant la lourde pièce, passe sa main dessus, se penche, l’examine. C’est presque fini. Il hoche la tête. Du premier coup – la forme est parfaite du premier coup. Ce n’est pas que la chose soit exceptionnelle pour lui. Mais tout de même : il s’agit de l’œuvre la plus incroyable qu’il ait jamais imaginée. Car c’est la demi-coque du plus inoubliable voilier de son temps – et du sloop le plus toilé de toute l’Histoire.

Nous sommes en 1902, à Bristol (Rhodes Island), côte Est des Etats-Unis. Dans quelques mois, ce bout de bois aura donné naissance – sans aucune retouche – à une carène de 48 mètres, portant 1500 mètres carrés de toile sur un seul mât. Son nom ? Reliance. Son objectif ? Gagner la Coupe de l’America. Et il gagnera, en battant le challenger anglais Shamrock III, pourtant dessiné par un certain William Fife. Et il gagnera, comme l’ont fait avant lui les trois autres splendeurs sculptées par le même artiste : Vigilant en 1893, Defender en 1895, Columbia en 1899 et en 1901. Et il gagnera, comme le fera aussi une de ses dernières œuvres, Resolute, en 1920. Oui, cet homme a imaginé, conçu et réalisé les voiliers qui, six fois de suite, ont remporté la prestigieuse America’s Cup. Un record inégalé…

Il s’appelle Nathanaël Greene Herreshoff. Il a aussi un surnom, «the Wizzard of Bristol» – le «Sorcier de Bristol». Oui, il y a de la magie chez cet architecte naval américain, né le 18 mars 1848. Car, en plus de ce qui précède, il a tout inventé – ou presque – de la plaisance moderne : le quillard, le dériveur léger et le catamaran. Entre autres.

Pour la beauté de la légende, ajoutons que Nathanaël a un frère aîné, John Brown. Un technicien époustouflant, un maître des matériaux nouveaux (comme l’aluminium), un génie des techniques les plus abouties (comme les moteurs à vapeur). Visionnaire, lui aussi. Et l’adjectif s’impose : John est aveugle depuis son enfance ! Lui aussi a gagné un surnom : «the Blind Genuis» – «l’Aveugle de génie».

Le talent des deux frères s’est exprimé dans tous les domaines maritimes possibles : voiliers de toutes sortes, bâtiments de la Marine, vedettes ultra-rapides, machines à vapeur, accastillage (voir l’impressionnante liste en pied d’article). En fait, il y a «l’avant» et «l’après» Herreshoff.

Reliance en 1903. Il reste le plus démesuré voilier de l’America’s Cup. Une carène de 48 mètres, une longueur hors-tout de 61,25 mètres, un tirant d’eau de 6,10 mètres – le tout sculpté à l’origine dans une demi-coque par Nat’ Herreshoff. Il faut être un peu sorcier pour un tel tour de force…Photo @ L.O.C Library Of Congress

 

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient les innovations se multiplier : machines-outils automatisées, énergies nouvelles (électricité), nouveaux matériaux (aluminium), nouvelles technologies (acier riveté)… Herreshoff les exploitera toutes.Photo © Collection Jacques Taglang

Homme charnière d’une époque charnière…

Homme charnière d’une époque charnière… Entre 1880 et 1920, la navigation à voile fait plus de progrès qu’au cours des 2 000 ans qui ont précédé. Et Herreshoff réalise à merveille la synthèse entre tradition et modernité naissante. A cette époque, les architectes navals sont encore des «modellers» plus que des «designers». Les plans format grand aigle sur calque sont rares. Pour réaliser un voilier de 18 pieds ou de 40 mètres, l’architecte taille une demi-coque. D’ailleurs, son père – auteur du petit voilier familial sur lequel Nat et ses huit frères et soeurs ont appris à naviguer – ne lui a pas montré autre chose.

Mais Herreshoff sait aussi que l’époque réclame plus de rigueur scientifique et de précision mathématique. Tout y pousse : les machines, les énergies nouvelles, l’automatisation naissante, les progrès techniques, les nouveaux matériaux.

D’ailleurs, Nat a fait ses études supérieures au prestigieux Massachusetts Institute of Technology – et il est diplômé d’Harvard. Une fois la coque sculptée, il en relève les sections au pantographe, établit un tableau de cotes précis pour le chantier qu’il dirige avec son frère – la Herreshoff Manufacturing Company. Puis il passe au bateau suivant avec un seul objectif : faire mieux, donc plus rapide. Il croque ses idées sur le papier, griffonne, dessine – l’ensemble colossal de ses recherches est aujourd’hui conservé au Musée Herreshoff de Boston.

Les plans de formes de John Gilpin, catamaran lancé en 1877 – douze ans après la fin de la Guerre de Sécession ! La modernité de conception du «Sorcier de Bristol» est là : légèreté, souplesse, finesse. (Cliquez pour agrandir).Plan @ François Chevalier La matière ne manque pas : son premier voilier, baptisé Haidee, Nat l’a conçu dès 1864, alors qu’il n’avait pas 16 ans ! Une réussite, semble-t-il : cinq ans plus tard, le petit sloop de 25 pieds est acheté par une légende de l’architecture navale américaine, Edward «Ned» Burgess en personne… En 1871, Herreshoff signe Shadow, sloop de 36 pieds bien nommé : il est plus rapide que son ombre. D’ailleurs, son palmarès ressemble vite à celui d’un champion de boxe : en quatre ans, sur 49 courses, Shadow remporte 39 victoires et termine dix fois sur le podium !

D’une modernité folle, non, ce cata Herreshoff ? Regardez la forme des flotteurs, les bras souples, l’élégance, la finesse, le trampoline rond. Le tout conçu… au lendemain de la Guerre de Sécession ! Mais les autorités de la voile ont vite interdit ce <machin> qui allait trop vite à leur goût.Photo © Library Of Congress

Fidèle à son credo – la vitesse -, Nat participe en 1876 aux régates du Centenaire de la fondation des Etats-Unis à bord d’Amaryllis, un… catamaran ! L’engin est gracile, léger, rapide (il frôle les 20 noeuds !) – et il gagne. Les autorités du Yachting s’empressent d’interdire cette incongruïté, mais l’Histoire est en marche. Elle court, même : en 18 mois, Herreshoff va inventer le premier «vrai» voilier de course (Gloriana), le quillard moderne (Dilemna) et le dériveur léger (Alpha). Trois créations qui vont tout gagner sur l’eau – et changer à jamais le visage du yachting.

Lancé au printemps 1891, Gloriana, long de 21,50 mètres, est le premier voilier de course pur. Dénué d’emménagements, il est large, léger, toilé ; son lest (60% du poids total) est placé très bas, les poids ont été centrés, les élancements interminables préviennent le tangage et augmentent la flottaison dès que le voilier gîte.

Les mêmes principes sont repris sur Dilemna (7,60 mètres), à l’automne 1891, mais avec une différence de taille : la quille n’est qu’une simple tôle terminée par un bulbe de plomb – ainsi naissent le «fin-keel» («quille-aileron») et le «bulb-keel» («quille à bulbe»).

Defender, vainqueur de la Coupe 1895, décrochera la deuxième des six victoires d’Herreshoff dans cette compétition. On le voit ici monter à bord : le Sorcier de Bristol n”aimait rien tant qu’imaginer, concevoir, réaliser – et vérifier sur l”eau le bien-fondé de ses théories.Photo @ Library Of Congress Quelques mois plus tard, Alpha touche l’eau – ses premiers occupants aussi. Charlie Barr, le grand, le célèbre skipper, vainqueur de l’America, futur dompteur de l’Atlantique, embarque – et chavire aussitôt !

Une simple dérive a remplacé la quille et son bulbe : instable à l’arrêt, ce petit voilier léger n’a pas d’autre lest que son équipage lui-même. Charlie Barr remonte sur le quai en bougonnant qu’il ne remettra jamais les pieds sur une chose aussi stupide – mais Alpha, si bien nommé, donnera naissance aux dériveurs d’aujourd’hui…

Lorsqu’il meurt, le 2 juin 1938, Nathanaël Greene Herreshoff a 90 ans. Il aura vu la Guerre de Sécession et une Guerre mondiale, la naissance de l’électricité, de l’automobile et de l’aviation. Il aura surtout vu ses idées gagner sur l’eau et essaimer la planète, lui, le sorcier qui les sculptait d’abord dans un morceau de bois…

Tout le génie d’Herreshoff. La longueur de flottaison est limitée à 90 pieds par les règles de la Coupe ? Pas de problème : grâce aux élancements avant et arrière, dès que le bateau gîtera, il gagnera… jusqu’à 7 mètres de flottaison dynamique !Photo © Library Of Congress

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En plus de tout ce qui précède, et en 72 ans de carrière, Nat’ Herreshoff a :

> conçu et construit plus de 2 000 bateaux et produit plus de 18 000 plans ! Entre 1890 et 1938, ses yachts ont remporté – entre autres – l’America’s Cup, l’Astor Cup, la Puritan Cup et la Kings Cup et glané plus de victoires que tous les autres architectes navals réunis.
> initié la notion de rating et de handicap, permettant à des voiliers différents de courir ensemble.
> développé des méthodes de calcul scientifiques pour concevoir ses bateaux.
> modernisé la coupe des voiles, inventé le «crosscut» (panneaux cousus à angle droit pour combattre la tendance du coton à se déformer sous la charge), inventé le rail de mât et les coulisseaux.
> développé les premiers winches modernes pour son monstre de Reliance – et les a placés sous le pont pour abaisser le centre de gravité !
> développé des carènes à faible traînée (de type canoë) et des élancements démesurés pour accroître la longueur de flottaison dynamique à la gîte (donc la vitesse) quand celle-ci était limitée par la jauge.
> développé quasiment toutes les méthodes de construction des coques en bois léger.
> conçu le mode de construction de carènes métalliques par lisses et porques (baptisé système Isherwood).
> développé des espars métalliques creux et légers et les premiers haubanages calculés et réalisés scientifiquement.
> développé les premiers moteurs à vapeur légers et conçu des dizaines de modèles différents.
> conçu et construit les premiers torpilleurs de la Marine américaine.
> imaginé les premiers arrières plats et planants pour ses vapeurs rapides.
> conçu la première hélice repliable.

Finalement pas si provocateur que ça, le titre de cet article…
 

S’il commençait par sculpter une demi-coque, Nat Herreshoff, diplômé d’Harvard et du MIT, en relevait ensuite les cotes, puis dessinait des plans d’exécution d’une beauté stupéfiante, à l’image de la goélette Mariette, lancée en 1916.Photo © Collection Jacques Taglang

 

La goélette Mariette sous voiles. Près d’un siècle après sa naissance, la même beauté, intemporelle.Photo @ Carlo Borlenghi

 

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